La montagne, ça vous gagne !


La face Est du Grand Pic de Belledonne. Partir du sommet est un gros défi de ski extrême. (photo Matthieu Bordin)

Après le récit de Romain "El Gringo Blazador" sur notre sortie au Grand Pic de Belledonne, dans lequel il révèle une partie de ce qui se cache derrière sa pratique du ski dit « extrême », j’ai eu envie moi aussi de mettre par écrit mon sentiment à ce propos (bien que mes talents littéraires soient plutôt modestes). A cela s’ajoute également les incidents (pour la plupart sans gravité) récents dans mon entourage montagnard plus ou moins proche, ainsi que notre nuit passée dans le Dévoluy, qui m'ont évidemment fait réfléchir sur la montagne, sa pratique, et ses conséquences. Et puis en ce moment la météo n'est pas très favorable aux sorties en montagne.

Chacun a sans aucun doute une approche bien à lui de la montagne. Voici la mienne.

Ca fait maintenant plus d’un an que je passe beaucoup de temps à traquer les pentes raides des Alpes, impitoyablement. Au départ, j’ai découvert le surf en station (grâce à Anne) et ça m’a tout de suite plu. Avant, je n’avais jamais pu accompagner mes amis faire du ski, à cause d’un pied malformé qui en plus d’être physiquement plus faible, ne pourrait jamais tenir dans une chaussure de ski rigide. Les boots de surf, souples m’ont permis de surmonter cet obstacle.

Je progressai rapidement (sans être surdoué pour autant). Mon arrivée à Grenoble pour ma thèse n’était pas étrangère à cette passion naissante.

J’aimais bien me balader en montagne l’été, voir les paysages magnifiques, grimper au sommet d’une butte pour voir ce qu’il y a derrière, pour voir si c’est mieux là-haut, mais aussi pour prouver que je pouvais le faire malgré mon « handicap », qui rendait les descentes souvent très pénibles : les chocs faisaient rapidement exploser mon genou fragile et ruinaient mon pied malformé ; j’ai donc très vite eu l’idée de pratiquer le surf en rando : montée en raquette, plaisir de l’effort et des paysages et descente magique.

Au labo, Martin, abandonné par son compagnon habituel de ski de rando expatrié, m’a souvent emmené avec lui, malgré mon inexpérience et son scepticisme face à l’efficacité des raquettes et du surf…

Au début je me disais que jamais je ne ferais d’alpinisme, et si il fallait autre chose que des chaussures de marche pour s’aventurer sur un quelconque sommet, je n’irais pas.

J’ai finalement acheté des crampons (dur-dur d’en trouver qui s’adaptent bien sur des pompes de surf !) et un piolet, non sans appréhension, pour un tour dans le Mercantour organisé par Martin.

Après c’est allé très vite. Déjà dans le mercantour, alors que je ne savais pas marcher en crampons, j’avais monté le surf au sommet d’un couloir pour accéder au sommet du Gélas (dans les 40°, rien de bien méchant), finalement descendu en crampons vu l’étroitesse et mon inexpérience en la matière. Puis je suis allé faire le Pic W du Combeynot dans les écrins, un peu par hasard : avec Muriel nous devions aller faire le Pic des Trois Evéchés, en fin de saison, au col du Lautaret. Le manque de neige sur l’itinéraire a fait que nous nous sommes rabattu sur le Combeynot, qui est tout de même raide par endroit (4.1). Aucun soucis pour moi, j’apprécie beaucoup le fait de ne pas avoir à « pousser » pour avancer…

Les 5.x qui me faisaient rêver dans les topos de Shashahani devenaient alors des objectifs pour la prochaine saison…

JJ et Eric, mes compagnons habituels n’ayant pas cette volonté de faire de la pente raide (enfin, pas encore !), c’est sur skirando.ch que je cherche des intéressés. C’est ainsi que je rencontre Jérôme et François, deux surfeurs très motivés, ayant déjà une bonne expérience de la montagne, et voulant comme moi gravir les niveaux : quelques 5.2 en Belledonne et dans les Ecrins, et je me retrouve à surfer le Mayer-Dibona au dôme des Ecrins avec François ! Il n’y a plus de limites (enfin si, mais bon, la barre est placée bien haut...). Entre temps, JJ et Eric se mettent eux aussi au 5.2 (tiens, bizarre…) et Robin nous rejoint dans nos aventures les plus folles.

Alors pourquoi cette envie d’aller chercher toujours plus raide, plus difficile ? Car avec la difficulté c’est aussi le danger qui augmente. Certains pourraient penser que je cherche à me faire peur. Ce n’est pas le cas. S’il m’est arrivé de me « mettre terreur », ça n’a pas toujours été dans les itinéraires les plus difficiles, et je n’aime vraiment pas avoir peur. Au contraire : je me sens en sécurité lorsque j'ai un surf aux pieds, souvent plus qu'avec des crampons.

Est-ce que je « tente le diable » (ou plutôt Dieu) ? Cette question je me la suis déjà posée, notamment lors de l’avalanche au Petit Renaud. En tant que chrétien, ce serait grave. S'il m’est arrivé de prendre des gros risques (ça passe ou ça casse …), c’était involontaire, et je remercie Dieu de m’avoir protégé dans ces moments.

Mais lorsque je décide d’aller faire tel couloir, je suis certain de pouvoir le descendre si les conditions sont bonnes ; si elles ne le sont pas, je renonce sur place. La prise de risques mesurée dépasse rarement ce qu'on peut rencontrer quand on va au boulot en voiture, même si l'exposition est souvent plus « palpable ». Il est clair que des gens sont mort en montagne et d'autres après eux seront également tué là-haut, mais les morts accidentelles et stupides ne sont pas absentes de notre vie quotidienne...

Pour se sentir vivant ? C'est quelque chose qu'on entend souvent. Je me sens tout aussi vivant lorsque je monte au col de Clémencière en vélo, lorsque je vais à l’Eglise, ou lorsque je fais un pas en avant dans mon travail de recherche.
C’est l’Aventure que j’aime. Aller vers l’inconnu. Les grands espaces vierges, les paysages magnifiques et grandioses que les photos ne rendent que ternis. L’ambiance inénarrable des montagnes sauvages.

Au départ, lorsqu’on m’emmenait en rando, c’était l’aventure. Je ne savais pas où j’allais, ce que j’allais trouver. Et puis j’ai commencé à bien connaître le massif, les randos faciles sont devenues trop « grand-père » à mon goût, et je ne les fréquente que rarement, pour garder la forme ou quand les conditions de neige sont trop dangeureuses pour se risquer ailleurs.

C’est comme une drogue, on ne peut pas s’en passer, et il en faut toujours plus. Alors l’aventure ça a été d’aller dans des itinéraires raides, là où les conditions de neige sont cruciales, là où on ne sait pas ce qu’on va avoir avant d’y être. Là où l’ambiance est si intensément variée, parfois lumineuse, parfois pesante. Et parfois on est obligé de renoncer à la descente, faute de bonne neige. J’aime aussi faire des trucs qui ne sont pas dans les topos, ou qui ne sont décrits que plus succinctement ; imaginer des grands tours, où on descend « à vue », où on découvre des coins reculés, et on a la surprise si ça passe (ou pas) au dernier moment.

La montagne c’est l’Aventure dans une société où tout est sécurisé, réglementé. On ne peut avoir une chance de vraiment le comprendre que lorsqu’on en a fait soi-même l’expérience (pourquoi j’écris ça, alors ?)

Il est clair que j’aime également la difficulté, donner le maximum, et en cela, les descentes raides voir « extrêmes » apportent beaucoup de satisfaction (surtout quand on est nul au tennis, en escalade ou au foot...).

En remontant les couloirs les plus raides, on est concentré sur la neige, son aspect, son « grip » pour descendre le plus en sécurité possible. Du bon stress. Une descente raide nécessite surtout une grande maîtrise de soi.

Mais il faut aussi être prêt à renoncer, et ignorer l’éventuelle pression ou émulation du groupe qui est sans doute le plus grand danger car elle peut conduire à la faute.

Finalement je trouve que ma pratique de la montagne n’est pas très différente de ce que je faisais au lycée avec mon pote lOll : on imaginait et codait des programmes informatiques, qui nécessitaient beaucoup de finesse, exploitaient à fond les ressources des machines de l’époque, des registres du microprocesseur au contrôleur d’IRQ ; on codait des « démos » et des virus pour montrer nos talents et pour explorer encore d’avantage les possibilités des machines. L’aventure informatique, ma « passion dévorante » de l’époque. Quelle sera la prochaine ?


Nathanaël Schaeffer, le 24/03/2004


Nat (sans le surf) sur l'arête menant au sommet du Grand Pic de Belledonne. (photo L)


Le L du BLMS en snowblades dans l'écharpe du Grand Pic de Belledonne. (photo Nat)


le B du BLMS en ski dans le névé Pélissier en face Est du Grand Pic de Belledonne. (photo Fanfan)